
L’hospitium dans le monde romain désigne généralement un pacte, conclu ou hérité, qui unit deux hôtes dans une relation d’accueil réciproque1. La littérature latine regorge de mentions de cette relation. À ce titre, les comédies de Plaute constituent des témoignages littéraires particulièrement éclairants sur ce phénomène qui fournit plusieurs scènes où la terminologie de l’hospitalité est utilisée et précise les usages2. Dans la littérature latine, ce type de relation apparaît également chez Cicéron dans un registre plus politique qu’ont étudié beaucoup de spécialistes. En effet, plusieurs travaux se sont penchés sur le plaidoyer que cet orateur prononce contre C. Verrès, dans lequel il défend ses hôtes siciliens et dénonce les violations des obligations inhérentes à l’hospitium commises par cet ancien gouverneur de Sicile3. En plus de ce discours judiciaire, sa Correspondance, qui regroupe plus de mille lettres éditées après sa mort4, offre une perspective différente. Elle permet d’observer le rôle concret de l’hospitium dans le quotidien de cet aristocrate de premier plan au milieu du Ier s. a.C.
Parmi ce vaste corpus épistolaire, une lettre adressée à Atticus le 19 décembre 45 a.C.5 constitue un cas d’étude particulièrement révélateur de la réception d’un hôte dans un contexte fortement politisé. Retiré de la vie publique depuis la fin des guerres civiles, Cicéron y relate l’hospitium qu’il est amené à offrir à Jules César dans sa villa de Pouzzoles en Campanie. En effet, celui-ci, qui exerce la dictature depuis près de quatre ans, traverse la région accompagnée de deux mille soldats6 alors qu’il prépare sa campagne militaire contre les Parthes. Confronté à la visite de cet hôte d’exception, Cicéron qualifie cet hospitium d’odiosum (« désagréable ») tout en affirmant, par litote, qu’il fut non molestum (« non pas déplaisant »). Cette ambivalence traduit la tension entre les devoirs imposés par l’hospitium et la situation politique de Cicéron qui, malgré son retrait de la vie publique, se voit contraint de recevoir le détenteur du pouvoir suprême dans sa demeure.
Auteur: Cicéron |
Ce billet entend examiner les circonstances de cette réception, qui conduit Cicéron, pourtant délibérément éloigné de Rome et de ses luttes politiques, à accueillir César dans sa villa de Pouzzoles. Il s’agit d’analyser la manière dont l’Arpinate présente à son correspondant Atticus les différentes prestations offertes au dictateur, à sa suite rapprochée et à son armée, afin de déterminer dans quelle mesure cet hospitium à plusieurs échelles peut être influencé par l’irruption des affaires politiques au cœur de l’espace domestique.
Cicéron forcé à accueillir le dictator : contexte de l’hospitium
Cet épisode survient à un moment particulier de la vie de l’orateur qui explique les modalités que prend l’accueil réservé à son hôte. Dans les mois qui précèdent la rédaction de la lettre, Cicéron vit en retrait de la vie politique romaine. Depuis la victoire de César sur le camp pompéien, qu’il a soutenu durant les guerres civiles de 49 à 45 a.C., il bénéficie de la clementia du vainqueur7 et adopte une attitude de prudente réserve, se tenant à un écart des activités politiques et du Sénat. L’ancien consul éloigné de Rome se consacre désormais à la gestion de ses domaines italiens, notamment celui de Pouzzoles, et à l’otium aristocratique : repos, réflexion et activités philosophiques8.
À l’inverse, César se trouve à ce moment au sommet de sa carrière. Depuis 49 a.C., il détient la dictature et depuis les guerres civiles contre les pompéiens, il règne en maître sur la République. Au moment de la rédaction de la lettre à l’hiver 45 a.C., il prépare une campagne contre les Parthes9. Ce sont probablement les préparatifs de cette campagne qui l’amènent à transiter, suivi d’une demi-légion, par la Campanie et à solliciter l’accueil de Cicéron au nom de l’hospitium qui les unit10. Dès lors, Cicéron fait face à une situation exceptionnelle : un accueil, régulé par la relation personnelle d’hospitalité, qui est confronté aux exigences qu’implique la présence d’un dictateur et d’un grand nombre de personnes, dans un contexte politique brûlant dont l’orateur essaie de se distancier.
Un hôte plutôt qu’un dictator : dépolitiser l’accueil
Alors qu’il essaie de prendre ses distances vis à vis de la politique romaine, Cicéron exprime une forme d’agacement face à la visite de cet hospes d’un genre particulier (hospitium odiosum). Dès lors, il cherche délibérément à dépolitiser cet accueil. Afin de neutraliser la dimension politique de l’épisode, en tension avec son retrait de la vie civique, il présente César comme un hôte ordinaire. Dans cette perspective, il insiste sur les prestations propres à l’hospitium en traitant le dictator en convive à soigner, nourrir et divertir11 :
Hospes tamen non is cui diceres « amabo te, eodem ad me cum reuertere ! » Semel satis est. Σπουδαιον ουδεν in sermone, Φιλολογα multa. quid quaeris? delectatus est et libenter fuit
Ce n’est quand même pas le genre d’hôte à qui l’on dirait : « de grâce, descends encore chez moi, quand tu reviendras ! » Une fois suffit ! On n’a pas parlé de questions sérieuses, mais de beaucoup de problèmes d’érudition12.
Le point le plus révélateur de cette stratégie de dépolitisation de la visite réside dans la nature des échanges entre les deux hôtes. Alors qu’une rencontre entre deux aristocrates laisser présager des discussions politiques, Cicéron insiste au contraire sur leur absence. Il affirme n’avoir abordé que des sujets intellectuels (Φιλολογα), ce qui lui permet précisément de ne pas parler de politique à table (σπουδαῖον οὐδὲν in sermone). Les divertissements inhérents à l’hospitium permettent ainsi à Cicéron d’occulter le statut exceptionnel de son hôte.
Hospitium siue ἐπισταθμεία
Un autre aspect de l’accueil réservé par Cicéron prolonge cette tentative de dépolitisation de l’événement et répond à la fois à un enjeu logistique, à savoir celui de loger près de deux mille personnes, et à un enjeu politique de gestion des tensions. Dans ce but, Cicéron évoque l’hébergement différencié qu’il accorde aux proches de son hôte et aux soldats placés sous son autorité. Il précise que l’accueil s’étend à la suite rapprochée de César, désignée par la formule grecque vague οἱ περὶ αὐτόν (« ceux qui l’entourent »). Ces personnes aux statuts sociaux variés, entre officiers, affranchis et esclaves, sont alors logées, nourries et diverties comme César lui-même au sein de la villa. En revanche, les soldats bénéficient d’un traitement différent, dans la mesure où ils ne sont pas reçus dans l’espace domestique du domaine :
Sane sum commotus quid futurum esset postridie ; at mihi Barba Cassius subuenit, custodes dedit. Castra in agro, uilla defensa est.
Pour moi, le choc fut rude : qu’allait-il se passer le lendemain ? Mais Cassius Barba vint à mon secours, en me fournissant des gardes. Le camp dans la nature, ma maison bien protégée13.
Cicéron ne mentionne ni service ni prise en charge spécifique, insistant au contraire sur l’exclusion des soldats et leur cantonnement hors de la demeure. Il cherche ainsi à les maintenir à distance, pour des raisons matérielles, mais aussi afin de limiter la visibilité de la présence militaire associée à César. Le vocabulaire employé reflète dès lors cette tension, notamment par l’usage conjoint du latin hospitium et du grec ἐπισταθμεία, davantage associé à l’idée de stationnement ou de cantonnement militaire des soldats. L’Arpinate met ainsi en place une réception différenciée qui permet d’écarter de l’espace domestique le signe le plus ostentatoire de l’imperium (« commandement ») du dictateur.
Si de nombreux témoignages littéraires sur l’hospitium mettent en scène des relations entre deux personnes, la lettre que Cicéron adresse à Atticus le 19 décembre 45 a.C. constitue un cas particulier, dans la mesure où elle décrit une situation exceptionnelle impliquant un hospes d’exception sollicitant l’accueil. Ce document permet ainsi de mieux comprendre comment l’hospitalité peut devenir une source de tension, notamment en raison des préoccupations politiques et des contraintes logistiques liées à la prise en charge d’un grand nombre de personnes. Face à ces enjeux, Cicéron tente simultanément de traiter César comme un simple hôte et d’organiser une hiérarchisation stricte des modalités de réception au sein du groupe accueilli. La formule en conclusion de la lettre, hospitium sive ἐπισταθμεία (« hospitalité ou cantonnement »), condense cette ambivalence ainsi que la manière dont Cicéron y répond. Il s’agit d’un accueil qui oscille entre la réception au sein de la demeure de César qui est traité comme un simple hospes et le cantonnement extérieur des soldats, auxquels l’accès à l’espace domestique est refusé.
Bibliographie
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Yavetz, 1990 = Yavetz, Zvi, César et son image. Des limites du charisme en politique, Paris, Les Belles Lettres, 1990.
- Fauchon-Claudon & Le Guennec, 2022, p. 10-11. [↩]
- Lloris et al., 2020 ; Kelly & Nolin, 2026. [↩]
- Deniaux, 1993 ; Nicols, 2001 ; Deniaux, 2022 ; Baudry, 2022. [↩]
- Carcopino, 1947 ; De Giorgio, 2005. [↩]
- Cicéron, Att., XIII, 52 (éd. et trad. Jean Beaujeu, Correspondance, t. IX, Paris, Les Belles Lettres, 1988). [↩]
- Ce nombre estimé par Cicéron correspond à près d’une demi-légion romaine. Cf. Cagniart, 2007, p. 80-85. [↩]
- Yavetz, 1990, p. 110-111 ; Flamerie de Lachapelle, 2007, p. 33-36. [↩]
- De Giorgio, p. 255-256 ; Volk, 2021, p. 224. [↩]
- Morstein-Marx, 2021, p. 491-492. [↩]
- La lettre témoigne d’un hospitium personnalisé entre les deux aristocrates, plutôt que l’accueil dû aux représentants de la res publica. [↩]
- Le Guennec, 2021, p. 152-158. [↩]
- Cicéron, Att., XIII, 52. [↩]
- Cicéron, Att., XIII, 52. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Alexis Kelly (29 juin 2026). Entre “hospitium” et cantonnement : avoir le dictateur et son armée comme hôte(s) (Cicéron, “À Atticus”, XIII, 52) ». HospitAm. Consulté le 16 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16h96
